Par-delà le Havre

Liberté
Un orque en cavale

Au beau milieu des bruits d'ébullition et du brouhaha incessant des travailleurs de la Cale, un demi-orque à l'allure un peu nerveuse se pencha vers son carnet de notes. C'était le jour. Le plan qu'il avait pris des mois à paufiner et à préparer pouvait enfin être mis en branle.

"Maître Fortis, puis-je m'occuper de la réparation du broyeur à sédiments, Pusilli III m'a dit qu'il avait bloqué hier."

Un homme chauve aux nombreux doubles mentons relèva sa tête d'un ouvrage volumineux.

"oui, oui, mais fait vite, le métis"

Miscellus avait acquis au fil du temps suffisament de confiance de la part de son contremaître pour obtenir le droit de se promener seul dans sa section. Le superviseur était toujours bien heureux de voir sa charge de travail diminuée par un travailleur particulièrement efficace. Après tout, cela lui laissait plus de temps pour lire de vrais ouvrages alchimique. Il aurait préféré être inventeur, mais, pas de chance, s'était retrouvé en charge d'une bande de demeurés qui ne savaient même pas différencier une base et un acide. Miscellus était le seul qui avait un peu de cervelle, et tous les deux en profitaient.

Après avoir pris avec soin les outils qu'il apporterait pour réparer la machine, Miscellus sortit rapidement de la salle des cuves. Il n'avait jamais aimé l'odeur trop aggressive de si grosses quantités d'acide. Sans compter les effets que cela pouvait avoir sur les touilleurs: leur visage semblait lentement fondre et couler comme si l'acidité des mélanges se répandait jusque dans l'air.

Tournant à gauche dans un des inombrables couloirs qui se dessinent entre la multitude de tuyaux de l'univers quasi-sous-terrain qu'est la Cale, Miscellus glissa sa main dans un interstice que lui seul avait repéré dans les boyaux metalliques du navire. S'y cachait une fiole contenant un liquide jaunâtre et une ceinture dans laquelle des trous grossiers avaient été percés. De petites bouteilles de verre remplies d'un liquide translucide y étaient glissées. Après une rapide verification des environs, le demi-orque enfila la ceinture sous sa chemise sale, de façon à la dissimuler.

Prochain arrêt: le broyeur. Pusili l'avait complétement brisé après avoir mis des roches de Vermilion au lieu d'y mettre de la poudre granulaire comme à l'habitude. C'était la partie de son plan que Miscellus aimait le moins. Il avait lui même conseillé à Pusili de mettre les roches dans le broyeur afin d'avoir une raison de sortir de l'atelier. Au moins, se dit-il, il allait sauver Pusili d'une bonne partie de la colère du contremaître en réparant la machine lui-même.

Vers la fin de la journée, après avoir fini de réparer le broyeur, Miscellus se dirige vers l'entrepôt. Il avait trouvé, une fois, en faissant l'inventaire, une amphore de vin cachée dans un des gros drains qui peuplent le sol de l'entrepôt de la section. Une courte enquête avait apris à Miscellus que c'était Septimus qui la gardait caché. Une fois arrivé devant la porte secondaire de l'entrepôt, Miscellus espérait vraiment ne pas avoir commis de faute dans son plan. Il sortit les fins outils adaptés au crochetage qu'il avait subtilisés alors qu'il sélectionnait les outils dont il avait besoin pour réparer le broyeur. Il les glissa dans la serrure, mobilisant toute sa dextérité et le peu de pratique qu'il avait eu en prévision de ce jour. Un clic retentit dans la serrure et, en poussant doucement contre la lourde porte, Miscellus fut heureux d'entendre les ronflements du vieux Septimus. Les somnifères qu'il avait versés dans le vin du garde avaient fait leur travail.

Cherchant parmi les barils de feu grégeois pour celui dont l'étiquette était taché par de l'encre rouge, Miscellus fouina pendant une douzaine de minutes parmi les tonneaux. Après avoir trouvé ce qu'il chercha, il ouvrit le couvercle du contenant. Le liquide qui s'y trouvait n'était pas du feu grégeois, mais bien de l'évaporite. Un liquide qui s'évaporait presque instantanément quand on y verse un certain réactif jaunâtre. En versant la fiole qu'il était allé repêcher entre les tuyaux un peu plus tôt, le baril se vida, laissant derrière une odeur âcre et sulfureuse. C'est dans cette enceinte qu'il devra attendre sa liberté. Demain, la cargaison s'en va au sol. Et il sera libre, au beau milieu de la lisière épargnée

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Le Festival des goénailles
Là où tout commencera

Rien n’aurait laissé présager une telle chose.

C’était pourtant, comme à l’accoutumée, les premiers rayons doux du soleil naissant qui avaient tiré Bérenger d’Égidon des agréables chaînes du sommeil. Une matinée comme les autres. Le préfet de Valorée s’étira, puis s’extirpa de sa douillette couche qui portait encore la marque chaude de son corps. Il se dirigea lentement à la fenêtre. La vitre en œil-de-bœuf lui permettait d’observer l’ensemble du village qu’il chérissait tant en contre-bas. Valorée : oasis de paix et de bien-être. Quelques bonnes gens du village commençaient déjà à s’affairer dans les allées grossièrement pavées. Bérenger écarta les battants translucides, laissant la brise fraîche et les délicates chatouilles du jour se mélanger, et se frayer un chemin jusqu’à sa peau sèche. La brise apportait avec elle l’odeur alléchante du pain matinal en provenance de l’échoppe de ce bon Napoléon. La belle Blanche, toujours la tête dans les nuages, passa sous la tour de la mairie. Apercevant le préfet, elle agita la main à son adresse avec grâce et enthousiasme. Ce dernier lui répondit d’un bref geste de la tête, plein de tendresse. Il souriait. Un volute inopiné le fit frissonner. Il referma la fenêtre et longea le bahut de bois antique qui trônait dans la pièce, adossé au mur. Effleurant de ses doigts noueux les rainures à sa surface, Bérenger ne put faire autrement que d’aviser son reflet dans la bassine de porcelaine qui y était déposée.

C’est un vieux visage qui s’offrait à lui. Encore coloré et pourvu d’un certain tonus, certes, mais non moins chiffonné et couvert de ridules. Le prix de la sagesse que lui accordait sa soixantaine, se dit-il. Et si les ragots concernant un possible Répit, en provenance des quatre coins de la Pangée, étaient vrais, alors il s’escompterait d’autant plus heureux d’avoir été témoin de la fin du Cataclysme de son vivant. Il trempa ses mains dans l’eau glacée et s’aspergea le visage avant de descendre l’escalier vers la salle commune.

Il chemina jusqu’à une longue table rectangulaire de bois franc et prit place à l’une de ses extrémités. Un fois qu’il se fut assis, la gouvernante sortit des cuisines et lui apporta sa tisane quotidienne, avant de commencer énergiquement à mettre la table.

-Bon matin, monsieur. Monsieur a-t-il bien dormi?

-Bien, merci, Ruth.

-Monsieur a beaucoup à faire, aujourd’hui?

-Ah, ça oui! Je n’ai jamais vu la queue de Belzéphore passer aussi tôt de toute ma vie! Avec un mois de procurade aussi précoce, je vais devoir parler avec Wilhem pour devancer les préparatifs pour les semences d’au moins trois semaines. Et les bûcherons qui ne sont pas encore revenus du camp d’hiver! Ils travaillent encore sur cette commande de pruche en provenance de Friquétal. Je ne sais pas ce qu’ils font avec le bois, là-bas, c’est à n’y rien comprendre, on dirait qu’ils le mangent… de vraies termites.

Alors que le vieil homme s’apprêtait à continuer d’étaler le programme de sa journée, un jeune palefrenier fit brutalement irruption dans la pièce en courant, tenant tant bien que mal entre ses menus bras une grosse créature mouvante au plumage blanc.

-Monsieur le préfet! Une goénaille en provenance de Galion, monsieur!

Le jeunot trébucha, lâchant du même coup l’immense volatile blanc qui commença à voltiger dans la pièce. Bérenger émit quelques notes rapides en sifflotant et la bête sembla se calmer. Elle se posa non loin de lui et trottina maladroitement jusqu’à ses pieds. Le vieillard se pencha et attrapa l’oiseau par le derrière de la tête, entrouvrant délicatement son énorme bec bombé et creux. À l’intérieur, retenu enroulé par une langue sèche et préhensible, un rouleau de parchemin cacheté. Bérenger le retira. Il parvint mal à cacher sa surprise. Le sceau était celui de Galion, la plus grande des quatre sœurs d’Elebris : de cire dorée, un navire ailé.

La lettre adressée « au plus élevé terrien de Valorée » disait ceci :

« Salutations,

les astres ont parlé. La queue de Belzéphore guide notre voyage et il se trouve que le printemps hâtif sera cette année en procurade. Nous ferons escale à Valorée pour quatre jours. Préparez les offrandes ou n’obtenez rien. Les pourvoyeuses arriveront au jour septième et partiront au jour onzième, de procurade. N’oubliez pas les hommages et les traditions.

Respectueusement,

Galion d’Elebris »

Bérenger d’Égidon était sans voix. Galion fera escale à Valorée, laissa-t-il simplement échapper, pantois. Cela devait bien faire plus de soixante-dix ans qu’une telle chose ne s’était pas produite. Il n’en avait entendu que des bribes d’histoire de la bouche de son propre grand-père. Les traditions auxquelles faisait référence la lettre étaient incontournables. Chaque venue d’une cité-navire dans les villages de la Lisière devaient impérativement être accompagnée de festivités grandiose en bonne et due forme. Voilà qui changeait la donne. Il avait une semaine pour organiser le Festival d’accueil. Il écrivit rapidement une réponse affirmative sur un morceaux de vélin qu’il tendit au garçon.

-Gamin, escorte cette belle bête dehors et renvoie-là à ses maîtresses! Aujourd’hui, la fête commence! Ruth, prévient les pêcheurs qu’ils auront autre chose à faire que titiller les poissons dans les prochains jours et réunis le comité de dragage au plus vite!

Le préfet s’habilla en hâte pour aller prévenir ses voisins de la bonne nouvelle. Il passait le cadre de porte quand il se cogna à un homme en armure dans la jeune vingtaine, retenu par deux hommes de la milice, tant il était chancelant. Le bandage imbibé de sang et la crasse qui recouvraient son visage ne parvenaient pas à dissimuler ni sa fatigue ni son désarroi.

-Mon oncle! aboya-t-il, ce sont les vauriens de Mainmise, ils nous ont tendu une embuscade non loin de Pilgourd. Je ne les avais jamais vu si loin au nord.

-Anatole! Naguère soit louée… Ruth, cours chercher le père Clément! Vite!

Atterré, Bérenger aida les deux soldats à porter son neveu jusqu’à un fauteuil, où il entreprit de le nettoyer et de panser ses plaies. Il fut rapidement rejoint par le père Clément, prêtre de Naguère, qui se joignit à l’effort en prières.

Faisant les cent pas dans la pièce pendant qu’on s’occupait du fils de son frère, le préfet tentait de décanter tous ces développements pour le moins déstabilisants. Cette méditation fut sans surprise de courte durée, et c’est tout juste s’il réagit quand on cogna vigoureusement, pour une énième fois, à sa porte. Deux jeunes garçons, d’apparence identique, entrèrent en trombe, se poussant et se pilant sur les pieds. Il y a un problème à la mine, un coup de grisou a tout fait sauter! dit l’un d’entre alors même que l’autre débitait encore : « Je reviens du vieux temple du Chaleureux! Les éclaireurs-dragueurs ont disparus! » Visiblement, il y aurait bel et bien beaucoup à faire aujourd’hui.

 Rien n’aurait laissé présager une telle chose.

C’était une matinée comme les autres. Mais ce n’est pas tous les ans que passe si tôt la queue de Belzéphore…

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Voyages
Récit I

Longé le désert par les montagnes en quittant les Neuf Pics. Un groupe de contrebandiers, de vrais bandits, osaient passer au nord du Foutoir pour rejoindre l’Ordalie. Me suis dit ne rien y perdre ; Godrick patientait de l’autre côté de la Désolation. Jamais aperçu Symbiose, même du haut des falaises. La ville est bien cachée quelque part dans le bleu du ciel. Un matin, le soleil levait des vapeurs d’hiver sur le sable gelé par la nuit : farouche splendeur. La mort est encore plus belle dans son berceau.

Gravi la ceinture sainte un jour de pluie. La froidure prenait mes doigts et l’eau faisait glisser la pierre. Souvenirs de la Crypte de la vallée invisible, d’où on ne remonte plus si les orteils gèlent. Les bandits disaient que sur l’autre versant il ferait soleil. Je ne crois plus ces charlatans, ils savent que je ne dors pas la nuit pour éviter d’être détroussé.

Une fois qu’on a bifurqué à Délaissé, il faut remonter vers le nord en longeant les montagnes. Semé les bandits au petit matin ; les ai entendu aiguiser leurs couteaux la veille. Ils en avaient pour Skrafnir, savaient que j’étais magicien et s’organisaient en conséquent. Personne à l’est de Francharde n’est fiable avant d’atteindre la Lisière, et encore…  

Resté deux nuits à Voilebois pour prendre du repos. Le dos me fait mal après autant de marche. Presque un mois à suivre la frontière du désert, à encaisser ses vents et la morsure du soleil. Rien de plus futile qu’un nain devant une cuve de sable géante. L’oreille trop émoussée, l’œil trop faible, l’esprit trop étriqué pour comprendre le secret du monstre immense qui dort sous le sable. La nuit, on pouvait sentir la cannelle et la poussière. Voilebois, c’est l’odeur du bois brûlé et l’ennuie à l’ombre des hêtres.

Jarvis n’est pas venu. Lui avais fait parvenir une lettre. Souhaitais le reprendre à mes côtés. Ceux du coin disent qu’il trafique des artefacts ; voleur. Ai failli rester, là, dans le confort de l’auberge, près du feu. L’air ici est bon, il n’arrache pas les poumons et ne creuse pas la peau comme le vent du désert. Mais l’aventure et les richesses sont par-delà la ceinture. Il faudra y retourner, mais pas seul. Godrick est à Valorée, les gens le disent. Lui reviendrai avec l’espoir d’une meilleure vie.

Acheté des nouvelles bottes à Pilgourd. La caillasse avait eu raison des miennes. Au moins mille lieues dans les talons, le voyage d’une vie ; m’en reste au moins deux, si Wotan le veut.

Dépassé Riche Clairière à midi, la route est courte et le chemin rapide pour les jambes du centenaire. Il pleuvra demain, peut-être le surlendemain aussi, ma barbe est une infamie. Valorée dans deux jours. Engagerai des hommes si Godrick me fait faux bond. Lisière frémit au son des rumeurs d’aventures et d’accalmie ; ils oublient les millions d’épées qui se croisent en Ordalie. Crains ne pas pouvoir repartir. Suis fatigué. Si le Nouveau Souffle est vrai, je ne veux pas m’y engager les poumons vides.

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Pages d'histoire
Chroniques et papiers du Nouveau Souffle

Histoires de la Pangée

Le Festival des goénailles

Journaux des aventuriers

Sgorim 

Récit I – Voyages

Miscellus

 Liberté

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